Par Christelle Riollant • Accompagnatrice VAE EJE • Mis à jour en août 2026
Prendre du recul, analyser une situation, questionner ses choix : l’analyse des pratiques professionnelles mobilise précisément des compétences que l’on attend aussi d’un éducateur de jeunes enfants. Et en VAE, cette capacité réflexive peut devenir une vraie force.
Analyse des pratiques professionnelles en petite enfance : prendre du recul pour faire évoluer sa pratique
Travailler auprès de jeunes enfants, ce n’est pas simplement « savoir quoi faire ». C’est observer, ajuster, se questionner, prendre des décisions, travailler avec des familles et une équipe; parfois dans des situations où il n’existe pas une seule bonne réponse.
Et forcément, certaines situations nous suivent un peu plus longtemps que prévu.
Pourquoi cet enfant me met-il autant en difficulté ? Pourquoi cette situation avec un parent m’a-t-elle déstabilisée ? Pourquoi l’équipe ne parvient-elle pas à s’accorder ? Pourquoi faisons-nous toujours comme ça ? Est-ce encore pertinent ?
C’est précisément là que l’analyse des pratiques professionnelles (APP) prend tout son sens. Elle offre aux professionnels de la petite enfance un espace pour sortir momentanément du « faire », revenir sur des situations réellement vécues et essayer de comprendre ce qui s’y joue.
Et cette capacité à prendre du recul sur sa pratique n’est pas seulement utile pendant une séance d’APP : elle participe pleinement à la construction d’une posture professionnelle réflexive, particulièrement importante dans le métier d’éducateur de jeunes enfants.
Qu’est-ce que l’analyse des pratiques professionnelles ?
L’analyse des pratiques professionnelles est un espace de réflexion organisé autour de situations professionnelles réellement vécues. Une professionnelle apporte une situation qui l’interroge, l’a mise en difficulté, l’a surprise ou mérite simplement d’être explorée.
Le groupe ne se réunit pas pour décider rapidement : « Voilà ce que tu aurais dû faire. »
L’objectif est plutôt de ralentir.
De revenir sur les faits.
De questionner ce qui a été observé, ressenti, compris ou interprété.
De confronter différents regards.
De formuler des hypothèses.
Et progressivement, de permettre à la professionnelle concernée ( mais aussi au reste du groupe ) de porter un autre regard sur la situation et sur sa propre pratique.
L’APP ne consiste donc pas à juger les pratiques des professionnels. Ce n’est pas non plus une réunion d’équipe destinée à résoudre les problèmes organisationnels de la structure.
C’est un espace de réflexion sur le travail réel.
Pourquoi l’analyse des pratiques est-elle importante en petite enfance ?
Les métiers de la petite enfance comportent une dimension relationnelle particulièrement forte. Une professionnelle ne travaille jamais uniquement avec des protocoles ou des procédures.
Elle travaille avec des enfants qui expriment leurs besoins de façons différentes, des familles avec leurs histoires, leurs attentes et parfois leurs inquiétudes, mais aussi avec une équipe composée de professionnels ayant eux-mêmes leurs expériences, leurs valeurs et leurs représentations.
Et la professionnelle elle-même arrive dans chaque situation avec sa propre histoire, ses émotions, ses connaissances et ses représentations. C’est ce qui rend notre travail passionnant.
Et parfois sacrément complexe.
L’analyse des pratiques permet justement de remettre de la pensée là où le quotidien peut nous pousser à fonctionner rapidement, par habitude ou sous la pression.
Prendre du recul sur une situation
Dans le quotidien d’une structure, tout s’enchaîne. Un enfant pleure. Un autre mord. Un parent souhaite parler. Une collègue nous sollicite. Il faut accompagner un repas, un sommeil, une séparation…
Nous devons agir. Mais agir et analyser son action sont deux choses différentes.
L’APP permet de revenir après coup sur une situation et de se demander :
- Qu’est-ce que j’ai réellement observé ?
- Qu’est-ce qui m’a mise en difficulté ?
- Comment ai-je interprété la situation ?
- Pourquoi ai-je choisi d’agir ainsi ?
- Quelles autres hypothèses auraient été possibles ?
- Qu’est-ce que cette situation vient questionner dans ma pratique ?
Ce passage du « j’ai fait » au « pourquoi ai-je fait ainsi ? » est fondamental dans la construction professionnelle.
Sortir des automatismes professionnels
Certaines pratiques finissent par devenir tellement habituelles qu’on ne les questionne plus. « On a toujours fait comme ça. »
Cette petite phrase devrait parfois allumer un gyrophare au-dessus de nos têtes. 😅 Parce qu’une pratique ancienne n’est pas nécessairement une mauvaise pratique. Mais elle n’est pas pertinente simplement parce qu’elle existe depuis longtemps.
L’analyse des pratiques peut permettre de réinterroger certaines habitudes : Pourquoi demandons-nous aux enfants de faire cela ?
À quel besoin répond cette organisation ?
Est-elle pensée pour les enfants, pour les adultes, pour les contraintes de la structure, ou un peu pour tout le monde ?
Est-elle encore cohérente avec notre projet éducatif ?
Questionner une pratique ne signifie pas automatiquement qu’il faut la changer. Cela signifie simplement être capable de lui redonner du sens.
Mettre en commun les regards professionnels
Une même situation peut être comprise très différemment selon les professionnels. Et c’est justement l’une des richesses du travail en équipe.
L’auxiliaire de puériculture, l’éducateur de jeunes enfants, l’accompagnant éducatif petite enfance, l’infirmière, le psychomotricien ou encore la professionnelle ayant vingt années d’expérience n’observeront pas nécessairement les mêmes éléments.
L’APP permet de confronter ces regards sans chercher immédiatement qui a raison ou tort.
Cette confrontation peut faire émerger de nouvelles hypothèses et permettre à chacun d’enrichir sa propre lecture des situations.
Analyse des pratiques en crèche : que prévoit la réglementation ?
Dans les établissements d’accueil du jeune enfant, l’analyse des pratiques professionnelles n’est plus seulement une démarche laissée au choix des structures.
Le cadre réglementaire prévoit des temps d’analyse des pratiques pour les professionnels chargés de l’encadrement des enfants.
Chaque professionnel concerné doit bénéficier d’un minimum de six heures annuelles, dont au moins deux heures par quadrimestre. Les séances se déroulent hors de la présence des enfants, en groupe de quinze professionnels maximum. L’animateur ne doit pas appartenir à l’équipe d’encadrement des enfants et ne doit pas avoir de lien hiérarchique avec ses membres. Les échanges sont soumis à un engagement de confidentialité.
Ce cadre est important. Parce qu’une analyse des pratiques ne peut réellement fonctionner que si les professionnels disposent d’un espace dans lequel la parole peut circuler suffisamment librement.
Comment se déroule une séance d’analyse des pratiques professionnelles ?
Il n’existe pas une méthode unique applicable à toutes les séances. Le fonctionnement dépend de l’intervenant, du groupe et de l’approche utilisée.
Néanmoins, on retrouve généralement une logique commune. Une professionnelle propose une situation issue de son quotidien. Elle raconte ce qui s’est passé et ce qui la questionne. L’intervenant et le groupe peuvent alors l’aider à préciser les faits, distinguer ce qui relève de l’observation de ce qui relève de l’interprétation et explorer les différents enjeux de la situation.
Des questions émergent.
Des hypothèses sont proposées.
D’autres professionnels peuvent apporter leur regard ou faire des liens avec leurs propres expériences.
L’objectif n’est pas nécessairement de terminer la séance avec LA solution magique à appliquer dès demain matin à 8 h 03. Parfois, le principal résultat est ailleurs : la professionnelle comprend différemment ce qu’elle a vécu.
Et ce changement de regard peut déjà transformer sa manière d’agir.
Quelles situations peut-on apporter en analyse des pratiques ?
Il n’est pas nécessaire d’attendre une situation extraordinaire ou une crise majeure. Une situation d’APP peut naître d’un événement très quotidien.
Par exemple :
- un enfant dont les séparations restent particulièrement difficiles ;
- des morsures répétées qui mettent l’équipe en difficulté ;
- une professionnelle qui ne sait plus comment se positionner avec une famille ;
- des désaccords dans l’équipe autour de l’accompagnement d’un enfant ;
- une situation qui provoque chez une professionnelle une émotion particulièrement forte ;
- une pratique éducative qui questionne ;
- une difficulté à trouver sa place ou à poser ses limites professionnelles ;
- un accompagnement qui semble ne plus fonctionner malgré plusieurs ajustements.
Le point de départ est souvent très simple : « Il s’est passé quelque chose dans ma pratique et j’ai besoin de mieux comprendre ce qui s’est joué. »
L’analyse des pratiques n’est pas un tribunal des professionnelles
Pour qu’une séance fonctionne, les participants doivent pouvoir parler de situations dans lesquelles tout n’a pas nécessairement été parfait. Sinon, autant raconter uniquement les jours où tout s’est merveilleusement bien passé et rentrer chez soi. 😉
Analyser sa pratique suppose justement d’accepter de regarder aussi :
- ses hésitations ;
- ses incompréhensions ;
- ses émotions ;
- ses limites ;
- ses erreurs éventuelles ;
- ses contradictions.
Cela ne signifie pas que tout doit être accepté ou relativisé. Cela signifie qu’on cherche d’abord à comprendre pour pouvoir faire évoluer.
Une professionnelle capable de dire : « Avec le recul, je comprends que j’aurais pu agir autrement » ne montre pas nécessairement une faiblesse.
Elle montre aussi sa capacité à penser sa pratique et à évoluer.
Quel est le rôle de l’intervenant en analyse des pratiques ?
L’intervenant n’est pas là pour distribuer les bons et les mauvais points. Son rôle consiste notamment à garantir le cadre des échanges, faciliter la parole, aider le groupe à questionner les situations et favoriser l’émergence de nouvelles compréhensions.
Dans le cadre réglementaire des EAJE, des conditions sont également prévues concernant sa qualification, son indépendance vis-à-vis de l’équipe et l’absence de lien hiérarchique avec les participants. Son positionnement est donc particulier.
Il accompagne la réflexion sans devenir le supérieur hiérarchique, le juge ou celui qui posséderait systématiquement « la bonne réponse ».
Et quand l’équipe n’a pas envie de participer ?
Ah. Le fameux : « On est obligées de venir ? »
Toute personne ayant déjà animé ou participé à des temps collectifs en petite enfance connaît probablement cette ambiance. 😅
Rendre un dispositif obligatoire ne suffit évidemment pas à rendre les professionnels immédiatement enthousiastes. Certaines personnes peuvent craindre d’être jugées. D’autres ne voient pas l’intérêt de raconter leur travail.
Certaines ont déjà vécu des espaces de parole dans lesquels la confidentialité ou la sécurité n’étaient pas suffisantes. Et parfois, l’équipe est simplement fatiguée.
La confiance se construit donc progressivement. L’APP devient réellement intéressante lorsque les professionnels comprennent qu’ils ne viennent pas rendre des comptes, mais disposer d’un espace pour penser leur travail.
Ce que l’analyse des pratiques développe réellement
À force d’analyser des situations, une professionnelle apprend progressivement à ne plus regarder uniquement ce qu’elle fait. Elle développe aussi sa capacité à questionner :
ce qu’elle observe → ce qu’elle comprend → ce qu’elle décide → pourquoi elle le décide → ce qu’elle ajuste → ce qu’elle en retient.
Autrement dit, elle développe une posture réflexive. Et cette compétence dépasse largement les séances d’APP.
Elle influence ensuite la manière d’observer un enfant, d’accompagner une famille, de participer à un projet, de travailler avec une équipe ou de défendre un choix professionnel.
C’est particulièrement intéressant pour les professionnels qui souhaitent évoluer vers le métier d’éducateur de jeunes enfants.
Analyse des pratiques et VAE EJE : quel rapport ?
Beaucoup plus qu’on ne pourrait le penser. Lorsque vous rédigez un dossier de VAE EJE, raconter ce que vous avez fait ne suffit pas.
Écrire : « J’ai observé cet enfant, puis j’ai proposé ceci et ensuite j’ai parlé à sa mère. » permet de comprendre le déroulement d’une situation.
Mais cela ne permet pas encore réellement de comprendre votre raisonnement professionnel. Le travail d’analyse commence lorsque vous êtes capable d’aller plus loin :
Pourquoi cette observation a-t-elle retenu votre attention ?
Quelles hypothèses avez-vous formulées ?
Pourquoi avez-vous choisi cette intervention plutôt qu’une autre ?
Sur quelles connaissances ou références vous êtes-vous appuyée ?
Quelle place avez-vous donnée à la famille ?
Avec quels professionnels avez-vous travaillé ?
Qu’avez-vous réajusté ?
Et surtout : qu’est-ce que cette situation vous a appris et que dit-elle aujourd’hui de votre posture professionnelle ? C’est précisément cette gymnastique réflexive que l’analyse des pratiques peut contribuer à développer.
Votre Livret 2 n’est toutefois pas une séance d’APP écrite
Il faut garder une distinction importante. Votre dossier de validation n’est pas la retranscription d’une séance d’analyse des pratiques.
Vous devez partir de situations réellement vécues, présenter votre intervention et rendre visibles les compétences que vous avez personnellement mobilisées.
Mais la démarche réflexive travaillée en APP peut vous aider à ne pas rester enfermée dans une rédaction uniquement descriptive.
Au lieu de : J’ai fait. Vous apprenez progressivement à écrire et expliquer : J’ai observé. J’ai questionné. J’ai choisi. J’ai agi. J’ai ajusté. J’ai analysé.
Et pour une VAE EJE, cette différence est loin d’être anodine.
De professionnelle de terrain à professionnelle réflexive
L’expérience professionnelle ne se résume pas au nombre d’années passées dans une structure. On peut exercer longtemps et reproduire certaines pratiques sans jamais réellement les questionner.
À l’inverse, une situation très ordinaire peut devenir extrêmement riche professionnellement lorsqu’on prend le temps de l’analyser. C’est aussi cela, construire son identité professionnelle : ne plus seulement savoir faire, mais être capable de comprendre, expliquer et questionner ce que l’on fait.
Et pour moi, c’est là que l’analyse des pratiques professionnelles devient particulièrement intéressante. Pas parce qu’elle donnerait toutes les réponses. Mais parce qu’elle apprend à se poser de meilleures questions.
Vous envisagez une VAE EJE ?
Si cette manière de questionner votre pratique vous parle, vous mobilisez peut-être déjà davantage de compétences d’éducateur de jeunes enfants que vous ne parvenez aujourd’hui à les nommer.
La VAE consiste justement à partir de votre expérience pour identifier, analyser et rendre visibles les compétences construites sur le terrain. Vous pouvez commencer par découvrir les différentes étapes de la VAE EJE, de la recevabilité jusqu’au jury.
Puis, si votre démarche est déjà engagée, retrouvez également mes guides consacrés au dossier de faisabilité de la VAE EJE et à la rédaction du Livret 2 VAE EJE.
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